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Briller entre les lignes, Magalie, professeure de lettres et de l'être

Cours de français, remise à niveau ludique. Ateliers d'écriture, de confiance en soi, de pensée positive. Rédaction tout terrain. Articles inspirants. Chroniques littéraires. Recettes de cuisine, fait-maison, avec ou sans Thermomix et Monsieur Cuisine Connect. A Pontarlier, Doubs, Jura, Suisse.

Chronique littéraire : Ostwald de Thomas Flahaut présent à la médiathèque de Frasne le 23 novembre 2022 dans le cadre des Petites Fugues

Chronique littéraire : Ostwald de Thomas Flahaut présent à la médiathèque de Frasne le 23 novembre 2022 dans le cadre des Petites Fugues

Date de parution : 2017

Editions de l'Olivier 

Nombre de pages : 168

Résumé :

" La secousse que j'ai ressentie la nuit dernière était un tremblement de terre. Les animations commentées par le présentateur du journal le montrent. Un point rose palpite sous la terre. De ce point partent des ondes roses qui font vaciller un cube gris posé à la surface, désigné par une flèche, et légendé.

Centrale nucléaire de Fessenheim. "

Évacués avec le reste de la population, Noël et son frère, Félix, se retrouvent dans un camp improvisé en pleine forêt, la forêt où ils se promenaient, enfants, avec leur père. C'était avant la fermeture de l'usine où celui-ci travaillait, avant le divorce des parents, et l'éclatement de la famille.

Cette catastrophe marque, pour eux, le début d'une errance dans un paysage dévasté. Ils traversent l'Alsace déserte dans laquelle subsistent de rares présences, des clochards égarés, une horde de singes échappés d'un zoo, un homme qui délire...

Ostwald est le récit de leur voyage, mais aussi du délitement des liens sociaux, et peut-être d'une certaine culture ouvrière. C'est la fin d'un modèle qui n'ayant plus de raison d'être ne peut être transmis : confrontés aux fantômes du passé, les deux frères doivent s'inventer un avenir. Peut-être est-ce la morale de ce roman en forme de fable.

Avis :

Ce livre qui se lit vite, facilement, comme dans l'urgence, commence ainsi « Comment ça meurt une ville ? »
A quoi on pourrait ajouter comment ça meurt un monde ?

Ambiance de fin du monde dans ce premier roman étonnant d'un jeune auteur né en 1991. On débute avec une famille ouvrière en proie avec la fermeture d'une usine, les conséquences désastreuses pour l'équilibre du foyer, la vie économique d'une ville, d'un pays, le chômage des enfants… Puis on continue avec une histoire d'amour à trois, une jalouse complicité entre deux frères, une femme envoûtante, libre, insaisissable…Et le drame, prévisible, survient : l'incendie d'une réacteur nucléaire à la centrale de Fessenheim.

Noël raconte l'histoire à la première personne du singulier à demi-mots, en ellipses : 
 

Il fallait pourtant vivre, et pour Félix et moi grandir, près d'un cadavre sans odeur, le squelette rouille et vert-de-gris de l'usine laissé là, pourrissant lentement au milieu de Belfort, comme un fantôme du passé ou un avant-goût de l'avenir

Qui se cache derrière ce "je" ? Un je qui ne semble pas se projeter vers un avenir dont il ne nous dit aucun désir… En a-t-il seulement ?

Ce JE pourrait être le mien, le vôtre, le nôtre… C'est un JE ancré dans le présent, sans recul, sans devenir.

L'évacuation forcée de toute une région en alerte face au danger nucléaire déclenche un exil et une errance dans une atmosphère apocalyptique. Un scénario catastrophe revisité de manière plutôt originale, qui évite les clichés habituels : pas de grand spectacle, pas de vision de fin de monde… L'accident nucléaire est mis à distance et vécu à travers les points de vue des membres d'une famille éclatée : une mère, un père et surtout deux frères ; autour d'eux gravitent quelques personnages, une petite amie, un clochard, d'autres habitants évacués, des militaires…

Ostwald, le titre omniprésent, plus qu'une ville, porte le nom d'une époque, que semble incarner le père, lequel en disparaissant laisse peut-être la place à une nouvelle génération, qu'il inviterait dès lors à se réinventer loin, très loin des systèmes connus et répétés depuis ces dernières décennies, très loin du monde qu'il aura défendu et donc imposé à ses fils. Lui aussi s'évanouit dans la nature brumeuse, peut-être soulagé d'offrir une chance au nouveau à construire… Ostwald symbolise aussi un point d'ancrage où il faut revenir, un but illusoire, mais un projet, même fragile. Le Parlement Européen de Strasbourg perd toute crédibilité et influence ; le bâtiment évacué devient un lieu interlope dénué de sens citoyen mais lourd du délitement de toute une région.
 

« Il y a quelques jours, assis sur le banc étroit d'un camion militaire, au milieu d'autres gens qui emportaient aussi peu de choses que lui, papa a dû se dire que dans tout ce chaos nous ne nous reverrions plus, que le temps était venu de nous laisser tranquilles. Et il était heureux, peut-être, alors que le tourbillon du monde l'emportait loin d'Ostwald. »

Dans ce sombre et réaliste road-movie ouvrier sur une terre abandonnée, les images sont belles pour décrire l'effondrement des institutions, des fondations comme des longs travellings nocturnes entre brouillards et feux incandescents… Derrière cette écriture efficace, factuelle, brute (aucune ponctuation pour insérer les dialogues comme pour encore mieux théâtraliser), jamais brutale, voire poétique avec ces nombreuses figures de style, ne se cache-t-il pas un message anti systémique ? 
Même dans cette ambiance angoissante de catastrophe nucléaire, les personnages principaux ne parviennent pas à établir de véritable communication entre eux, à se rapprocher vraiment, à aller à l'essentiel ; leur profonde solitude est frappante.

Avec un style particulier, bien marqué, ce premier roman semble prometteur. Toutes ces interrogations trouveront réponse en présence de l'auteur à la médiathèque de Frasne le mercredi 23 novembre à 19 h qui viendra présenter son nouveau roman "Les nuits d'été" dans le cadre des Petites Fugues. 

A propos de l'auteur : Thomas Flahaut, le monde ouvrier en héritage
Né en 1991 à Montbéliard, dont il a gardé un léger accent, il s’est installé en Suisse après le bac pour suivre les cours d’écriture littéraire de la Haute École des arts de Berne. Il a étudié le théâtre et la littérature à Strasbourg et en Suisse, où il a suivi les cours d’Emmanuelle Pireyre, prix Médicis pour Féerie générale. C’est elle qui lui a conseillé d’envoyer aux éditions de l’Olivier le manuscrit d’Ostwald, une fiction d’anticipation apocalyptique sur fond de catastrophe nucléaire et de casse sociale dans l’est de la France. 

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